D’Epicure, la lettre à Ménécée

Voici une traduction intégrale de la lettre à Ménécée. Pour les « Terminales » en recherche sur le sujet, il n’y a aucun commentaire sur cette page. Ils trouveront des pistes pour alimenter leurs réflexions sur les pages : 

La philosophie pourquoi faire ?

Les philosophies du renoncement

La gestion de la souffrance… Epicure…

«  Pour comprendre ici, cherches le ailleurs, pour comprendre ailleurs trouves le ici » 

Si vous découvrez la lettre à Ménécée pour la première fois, n’allez pas chercher les commentaires des autres. Lisez là seul et « méditez-là, seul ! », en vous-même. Puis après avoir construit votre propre commentaire « Méditez-là  aussi en commun avec vos semblables ». Cette lettre d’Epicure pour son ami Ménécée, est toujours d’actualitée, comme un modèle de sagesse. Surtout m’hésitez pas la relire et à la lire à qui vous voudrez…  Michel Damien.

 

Ménécée, Bonjour.

Quand on est jeune, il ne faut pas hésiter à philosopher, et quand on est vieux, il ne faut pas se lasser de philosopher. Car il n’est jamais trop tôt ou trop tard pour travailler à la santé de l’âme. Celui qui dit : « que l’heure de philosopher n’est pas encore arrivée ou bien que l’heure de philosopher est passée », ressemble à un homme qui dirait que, pour lui : « l’heure d’être heureux n’est pas encore venue ; ou l’heure d’être heureux n’est plus » Sont donc appelés à philosopher le jeune comme le vieux. Le vieux pour que, vieillissant, il reste jeune en bien par esprit de gratitude à l’égard du passé. Et Le jeune : pour qu’il soit un ancien par son sang-froid à l’égard de l’avenir. 

Par conséquent: il faut méditer sur les causes qui peuvent produire le bonheur puisque, lorsqu’il est à nous, nous avons tout. Et que, quand il nous manque, nous faisons tout pour l’avoir.

Ménécée Attache-toi donc aux enseignements que je n’ai cessé de te donner et que je vais te répéter. Mets-les en pratique et médite-les. Convaincu que ce sont là les principes nécessaires pour bien vivre. Penses en premier que les dieux sont des êtres immortels et bienheureux. Comme l’indique la notion commune de divinité, et ne leurs attribue jamais aucun caractère opposé à leurs immortalités et à leurs béatitudes. Crois au contraire à tout ce qui peut leurs conserver cette béatitude et cette immortalité. Car les dieux existent : évidente est la connaissance que nous avons d’eux. Mais tels que la foule les imagine communément, ils n’existent pas. Les gens ne prennent pas garde à la cohérence de ce qu’ils imaginent. N’est pas impie qui refuse des dieux populaires, mais qui, sur les dieux, projette les superstitions populaires. Les explications des gens à propos des dieux ne sont pas des notions établies à travers nos sens, mais des suppositions sans fondement. De là l’idée que les plus grands dommages, ainsi que les plus grands bienfaits, sont amenés par les dieux. En fait, c’est en totale affinité, avec ses propres vertus que l’on accueille ceux qui sont semblables à soi-même, considérant comme étranger tout ce qui n’est pas comme soi. 

Habitue-toi en second lieu  à penser que pour nous la mort n’est rien. Puisque le bien et le mal n’existent que dans la sensation, et que la mort est l’éradication de nos sensations. Dès lors, la juste prise de conscience que « la mort ne nous est rien » autorise à jouir du caractère mortel de la vie. Non pas en lui conférant une durée infinie, mais en l’amputant du désir d’immortalité. Car il n’y a rien de redoutable dans la vie, pour qui a compris, qu’il n’y a rien de redoutable dans le fait de ne plus vivre. Est un sot, celui qui déclare craindre la mort, non pas parce qu’une fois venue elle est redoutable, mais parce qu’il est redoutable de l’attendre. C’est sottise de s’affliger ainsi  parce qu’on attend la mort. Puisque c’est quelque chose qui, une fois survenu, ne fait plus de mal. Ainsi donc, le plus effroyable de tous les maux, la mort, n’est rien pour nous. Puisque tant que nous vivons, la mort n’existe pas. Et lorsque la mort est là, alors, nous ne sommes plus. La mort n’existe donc ni pour les vivants, ni pour les morts. Puisque pour les uns elle n’est pas, et que les autres ne sont plus. Beaucoup de gens pourtant fuient la mort, soit comme le plus grand des malheurs, soit comme le point final des choses de la vie. Le sage, lui,  ne craint pas la mort. La vie ne lui est pas un fardeau, et il ne croit pas que ce soit un mal de ne plus exister. Comme ce n’est pas l’abondance des mets, mais leur qualité qui nous plaît, de même, ce n’est pas la longueur de la vie, mais son charme qui nous plaît. Quant à ceux qui conseillent au jeune homme de bien vivre, et au vieillard de bien mourir, ce sont des naïfs, non seulement parce que la vie a du bon, même pour le vieillard, mais parce que le souci de bien vivre et le souci de bien mourir ne font qu’un. Bien plus naïf est encore celui qui prétend qu’il est bien de ne pas naître, ou, « une fois né, de franchir au plus vite les portes de l’Hadès. Car si l’homme qui tient ce langage est persuadé de ce qu’il dit, pourquoi, ne quitte-t-il pas la vie sur-le-champ ? Si elle est désirée violemment, c’est une solution facile à prendre.   Si cet homme plaisante, alors il fait preuve d’une très grande légèreté en un sujet qui n’en comporte pas. Il faut (donc) se rappeler que l’avenir n’est ni à nous, ni tout à fait étranger à nous. En sorte que nous ne devons, ni l’attendre comme s’il devait arriver, ni désespérer comme s’il ne devait en aucune façon se produire. 

 

Il faut en troisième lieu comprendre que parmi les désirs certains d’entre eux sont naturels, d’autres vains, et que si certains des désirs naturels sont nécessaires, d’autres ne sont seulement que naturels. Parmi les désirs nécessaires, certains sont nécessaires au bonheur, d’autres à la tranquillité durable du corps, d’autres à la vie même. Et en effet, une théorie vérifiée des désirs doit rapporter tout choix et toute aversion à la santé du corps et à l’ataraxie de l’âme, puisque c’est là, la perfection même de la vie heureuse. Toutes nos actions ont pour but d’éviter à la fois la souffrance et le trouble. Une fois réussi, toute l’agitation de l’âme tombe. Ainsi l’être vivant n’a plus à s’acheminer vers quelque chose qui lui manque, ni à chercher autre chose pour parfaire le bien-être de l’âme et celui du corps. Nous n’avons en effet besoin du plaisir que quand, par suite de son absence, nous éprouvons de la douleur. Quand nous n’éprouvons pas de douleur nous n’avons plus besoin du plaisir. Et c’est pourquoi nous disons que le plaisir est le commencement et la finalité de la vie. En effet, d’une part, le plaisir est reconnu par nous comme le bien primitif et conforme à notre nature, et c’est avec lui que nous pouvons déterminer ce qu’il faut choisir et ce qu’il faut éviter. D’autre part, c’est toujours vers lui que nous aboutissons, puisque ce sont nos affections  qui nous servent de règle pour mesurer et apprécier tout bien. Si pour nous, le plaisir est le premier des biens naturels, il s’ensuit que nous n’acceptons pas le premier plaisir venu, mais qu’en certains cas, nous méprisons de nombreux plaisirs, quand ils ont pour conséquence une peine plus grande en final. D’un autre côté, il y a de nombreuses souffrances que nous estimons préférables aux plaisirs, quand elles entraînent pour nous, au final, un plus grand plaisir.

Tout plaisir, dans la mesure où il s’accorde avec notre nature, est donc un bien. Mais tout plaisir n’est pas, cependant nécessairement souhaitable. De même, toute douleur est un mal, mais pourtant toute douleur n’est pas nécessairement à fuir. Il reste que c’est par une sage considération de l’avantage et du désagrément qu’il procure, que chaque plaisir doit être apprécié. En effet, en certains cas, nous traitons le bien comme un mal, et en d’autres, le mal comme un bien. Ainsi, nous considérons l’autosuffisance comme un grand bien : non pour satisfaire à une obsession gratuite de frugalité, mais pour que le minimum, au cas où la profusion ferait défaut, nous satisfasse. Car nous sommes intimement convaincus qu’on trouve d’autant plus d’agréments à l’abondance qu’on y est moins attaché. Et que si tout, ce qui est naturel, est plutôt facile à se procurer, ne l’est pas pour tout ce qui est vain. Des mets simples donnent un plaisir égal à celui d’un régime somptueux lorsque toute la douleur causée par la faim est supprimée. Ainsi, celui qui en a senti la privation, du pain d’orge et de l’eau lui procurent le plus vif plaisir, lorsqu’il  les porte à sa bouche. L’accoutumance à des régimes simples et sans faste est un facteur de santé. Il pousse l’être humain au dynamisme dans les activités nécessaires à la vie. 

Cette autosuffisance, nous rend plus apte à apprécier, à l’occasion, les repas luxueux et, face au sort, nous immunise contre l’inquiétude.  Par conséquent, lorsque nous disons que le plaisir est le souverain bien, nous ne parlons pas des plaisirs des débauchés, ni des jouissances sensuelles, comme le prétendent quelques ignorants qui nous combattent et défigurent notre pensée. Nous parlons de l’absence de souffrance physique et de l’absence de trouble moral. Car ce ne sont : ni les beuveries et les banquets continuels, ni la jouissance sexuelle que l’on tire de la fréquentation des femmes ou des hommes, ni la joie que donnent les poissons et les viandes dont on charge les tables somptueuses, qui procurent une vie heureuse, mais des habitudes raisonnables et sobres.
Avoir une raison cherchant sans cesse des causes légitimes de choix ou d’aversion, et rejetant les options susceptibles d’apporter à l’âme le plus grand trouble. Le principe de tout cela, et en même temps le plus grand bien, c’est: la prudence. Il faut l’estimer supérieure à la philosophie elle-même, puisqu’elle est la source de toutes les vertus, qui nous apprennent que nous ne pouvons pas  parvenir à la vie heureuse sans : la prudence, l’honnêteté et la justice. Et que la prudence, l’honnêteté, et la  justice ne peuvent s’obtenir sans le plaisir. Les vertus, en effet, naissent d’une vie heureuse, laquelle à son tour est inséparable des vertus.

 

Ménécée Connais-tu quelqu’un que tu puisses mettre au-dessus du sage? Le sage a sur les dieux des opinions pieuses. Le sage ne craint pas la mort, à aucun moment. Il estime qu’elle est la fin normale de la nature, (que le terme des biens est facile à atteindre et à posséder). Le sage sait que tous les maux ont une durée et une gravité limitées. le sage se moque du destin , dont certains en font le maître absolu des choses. Pour lui, mieux vaut s’incliner devant (toutes) les opinions mythiques sur les dieux que de se faire les esclaves du destin des physiciens. Car la mythologie nous promet que les dieux se laisseront fléchir par les honneurs qui leur seront rendus, tandis que le destin, dans son cours nécessaire, est inflexible. Le sage ne croit pas, comme la foule, que la fortune soit une divinité, car les dieux ne font jamais d’actes sans règles. La fortune n’est pas non plus pour lui une cause, il sait qu’elle est instable. Il ne croit pas que  La fortune soit la cause du bien et du mal, ni de la vie heureuse, et pourtant il sait qu’elle peut apporter de grands biens mais aussi de grands maux. Le sage est celui qui croit qu’il vaut mieux faire de bons calculs, même malchanceux, qu’avoir de la chance après de mauvais calculs. Car ce qui est le  mieux, c’est réussir dans des entreprises que l’on a pleinement méditées. Ménécée médite Médite donc tous ces enseignements et tous ceux qui s’y rattachent, Médites-les, jour et nuit en y réfléchissant seul, en toi-même. Mais aussi en commun avec ton semblable .  Si tu le fais, jamais tu n’éprouveras le moindre trouble, ni dans tes songes, ni dans tes veilles. Et tu vivras parmi les hommes comme un dieu. Car un tel l’homme qui vit au milieu de biens immortels n’a plus, en effet, rien de commun avec les mortels. » 

 

 Epicure

 

de Michel Damien, introduction à la philosophie opérative  :  Première Planche

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