La Fraternité

Planche n° 15 

Après la Liberté, L’égalité, voici une planche sur la Fraternité. Mon éducation et ma culture française ne sont pas étrangères à cette logique. Ces trois éléments liés dans cette devise, entrent dans une interaction capitale dans la recherche initiale de la diminution des souffrances. Le texte qui suit semble s’éloigner de cette démarche. Pourtant je garde le même objectif, je ne m’éloigne pas de mon fils conducteur.

Liberté Egalité Fraternité bien plus qu’une devise, elle résume en trois mots une utopie imaginée par les philosophes des lumières pour une démocratie qui se veut des plus fraternelles. Elle est toujours à construire, à chaque génération. Nous ne faisons que construire des châteaux de sable au bord d’un océan soumis au flux et reflux des marais du temps, tout est toujours à reconstruire.

Cette utopie généreuse des lumières pourrait être cette société de la moindre-souffrance, où chacun trouverait sa place, celle où il se sentirait utile.

Allons ! Avançons sur cette nouvelle planche de cet échafaudage.

Si la philosophie est l’art de définir le nécessaire à la vie d’un individu, elle l’est aussi d’un groupe d’individus, ou d’une société comme peut l’être un pays. «Liberté, Egalité, Fraternité » nous renvoient invariablement à la devise de la France…

Alors commençons alors par un peu d’histoire de ce pays, car cette dévise n’est pas née dans un bureau de com ou de pub.

Dans notre imaginaire, cette devise nous vient de la révolution française de 1789. Et bien non… Seules Liberté et Egalité apparaissent ensemble. La notion de fraternité est développée dans la Déclaration des droits et devoirs du citoyen figurant en tête de la Constitution de l’an III (1795) : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fit ; faites constamment aux autres le bien que vous voudriez en recevoir ».  Le mot « fraternité » n’est pas utilisé. Il apparaît seulement, à partir de 1790, et encore timidement dans quelques discours. Sur les murs de Paris, il est vu pour la première fois le 21 juin 1793. Jean-Nicolas Pache, maire de la commune de Paris, l’a fait peindre dans  cette formule : «Liberté, Égalité, Fraternité, ou la mort ». Il faudra attendre la révolution de 1830 pour voir la triade doucement prendre sa place comme devise nationale. Avec la révolution de 1848, la République l’adopte comme devise officielle. C’est très exactement le 27 février 1848 que «La fraternité » est accolée officiellement à la liberté et à l’égalité. Certains historiens développent l’idée que c’est sous l’influence des députés catholiques, que le mot fraternité fût ajouté. D’autres historiens préfèrent la version maçonne. Louis Blanc, journaliste, député et franc-maçon, aurait proposé cette devise en usage dans la franc-maçonnerie. Les chrétiens comme les franc-maçons s’appellent entre eux  Frères, la notion de fraternité est une base importante dans leurs réflexions. D’autres érudits pensent que l’origine de cette devise se trouve dans l’esprit des lumières. Avec Voltaire qui  en 1755, dans une ode à la gloire du gouvernement helvétique, associe les trois idées : « La liberté ! J’ai vu cette déesse altière avec égalité répandant tous ses biens … Les États sont égaux et les hommes sont frères. » . Pour certains ce serait avec Rousseau qui propose les composantes de cette triade comme une des bases du contrat social. Le Contrat social, que Rousseau publie en 1762  « …Si l’on cherche en quoi consiste précisément le plus grand bien de tous, qui doit être la fin de tout système de législation, on trouvera qu’il se réduit à deux objets principaux, la liberté et l’égalité… Tous étant nés égaux et libres n’aliènent leur liberté que pour leur utilité…Qui veut conserver sa vie aux dépens des autres doit la donner aussi pour eux quand il le faut…» 

Aujourd’hui encore le débat sur l’origine de cette triade reste entier.

Mais avouez, quel drôle de mot que celui de fraternité ?

Pourquoi pas amitié ? 

Fraternité et amitié sont-ils si différent l’un de l’autre ?

Le devoir pour le premier et « rien à attendre » pour le second.

Pour l’amitié, Michel de Montaigne dans ses Essais écrivait ceci :

«…En l’amitié de quoi je parle, elles se mêlent et se confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant: Parce que c’était lui, parce que c’était moi.»  (Livre I, XXVIII, « De l’amitié ») 

La première fraternité dans la bible et/ou dans le Coran s’est mal passée.Dans le coran Caïn se prénomme alors Qâbil et Abel Hâbîl. Caïn fils ainé d’Eve et d’Adam a tué l’un de ses frères Abel par jalousie (Jalousie, l’un de nos trois mauvais compagnons).  Les textes présentent Caïn comme le premier meurtrier et fratricide, cela démarre mal pour la fraternité. A regarder, ici et maintenant, des jeunes frères et sœurs se chicanent souvent pour un rien, puis adultes chez les notaires, il arrive de les voir s’entredéchirer pour une part d’héritage, le mot fraternité est-il bien choisi ?A l’heure de la société de consommation, le mot fraternité, gravé sur les frontons des mairies de France, ne semble plus avoir sa place. Dans la société française, il y a quelques temps, un débat courrait sur la pertinence de le garder. La question était posée, ne fallait-t-il pas changer le « fraternité » par un « solidarité » ?  Curieusement c’est par la réflexion philosophique que nous allons lui donner un sens. Permettez-moi de rappeler les propositions faites pour les deux autres éléments de la triade dans cet échafaudage : 

Attention la planche est un peu « raide » et nous avons pris de la hauteur. N’hésitez pas à vous tenir aux mots. Attention de ne pas vous heurter la tête avec toutes ces idées croisées. A ce niveau nous avons beaucoup de poutrelles entremêlées.

La Liberté, je l’ai définie par l’espace entre le vouloir et le pouvoir. Elle est possible seulement après avoir réalisé les sept nécessités vitales à sa survie. Il n’y a pas de liberté dans la survie, seulement des impératifs. D’autre part j’ai écrit que les hommes ne sont égaux que dans la recherche et la réalisation de leur propre survie.

L’égalité n’existe plus au-delà des nécessités vitales à l’homme pour sa survie.  Respecter ses limites physiques, respecter ses limites biologique, respirer, dormir, boire manger, se sentir utile ne sont que les seules actions où les hommes sont égaux par leurs obligations vitales de les accomplir. Liberté Egalite ne seraient pas miscibles entre elles.

L’une serait-elle condamnée à disparaitre à l’instant même où l’autre apparaitrait ?

Intervient alors la fraternité, elle est le catalyseur, qui va permettre la coexistence.

Avec l’aide d’hommes libres, ceux qui ne font que survivre peuvent atteindre le huitième barreau de l’échelle de vie celui là même où commence la liberté. A noter qu’aider l’autre à réaliser ses six premières vitalités, c’est aussi  réaliser soi-même l’accomplissement de sa septième vitalité, en étant utile, fraternellement utile. L’aide humanitaire répond parfaitement à ces motivations inconscientes. Des hommes libres aidant d’autres hommes pour résoudre des problèmes de survie, besoin d’eau, de nourriture, d’un abri, de soins médicaux. 

La mise en œuvre de cette fraternité rend plus efficace la survie de tous par l’entraide de chacun. Il est plus facile de dépasser le stade de la survie avec une solidarité fraternelle.

Ce que l’on doit à son frère ou à sa sœur, cette obligation est elle morale ou vitale ?

La réponse est une question de temps. Elle peut apparaitre comme une facilité pour chaque individu mais elle est une nécessité pour un groupe, une société, une civilisation. De plus elle est gratifiante car celui qui aide devient utile. La fraternité se trouve à la charnière entre vivre et survivre. Comme un lien, un nœud, un lacs d’amour entre les deux. Une relation à bâtir sans cesse par ceux qui sont libres vers ceux qui ne sont qu’égaux dans cet unique objectif  survivre. Ainsi l’homme libre le fait pour l’autre mais aussi pour lui-même.

Comme les trois cotés d’un triangle, Liberté, Egalité, Fraternité sont indissociables. Telle la ferme d’une charpente, ce triangle de poutres assemblées. Vous comprenez pourquoi à ce niveau de notre échafaudage, il y a tant de tubes qui forment des triangles. Sans cette triangulation, il n’y aurait pas de stabilité. Le moindre pas sur cette planche et tout bougerait. Il en est de même dans les idées nécessaires pour construire une société stable. Des formes en triangle renforcent toutes les constructions, réelles, philosophiques, ou politiques, pour le meilleur comme pour le pire.

Sans ces trois éléments, solidaire à jamais entre eux, solidement liés, la vie d’un groupe n’est pas tenable. D’extrêmes souffrances apparaissent  pour les uns, mais aussi, tôt ou tard pour les autres. Jean Jacques Rousseau  dans son Contrat social nous enseigne ceci «L’homme est né libre, et partout il est dans les fers. Tel se croit maître des autres, qui ne laisse pas d’être plus esclave qu’eux.» 

Le plus difficile est de faire comprendre à ceux qui sont du bon côté qu’il est indispensable d’assurer cette fraternité. S’il n’y a plus de compassion dans ce temps d’individualisme, qui peut dire de quel côté il sera demain. Comme dans un immense engrenage, celui du mouvement pendulaire de l’horloge du temps, un instant nous sommes la dent qui pousse, l’autre d’après, nous devenons la dent poussée. Solidaire… non ! Soyons utopiques comme le fut nos ainés : Fraternel.

L’Article premier de Déclaration universelle des droits de l’homme est un bijou. Regardez bien, les trois sont dans le même article, articulés en droit pour la liberté et l’égalité, mais aussi en devoir pour la fraternité. Notre triangle de base est là. « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité».

Depuis le 10 décembre 1948, dans ce premier article, pour les 6,7 milliard d’individus sur cette planète aujourd’hui, tout y est…

Partis d’une réflexion égoïste sur sa propre souffrance et les moyens de la diminuer nous voilà entrant dans la dimension des autres.

Notre recherche de la moindre-souffrance, pour quelle trouve son efficacité, ne peut faire l’économie de l’autre. Le souci de l’autre est le plus bel engagement pour se sentir utile et moins souffrir. C’est bien dans la fraternité que se trouve le lien qui nous unit tous dans cette quête du « sain graal ». Sans les autres, il n’y a pas de solution durable à nos propres peines. Tous les hommes sont pécheurs reconnaissent les chrétiens. Tous les hommes ne sont qu’égoïstes je leur réponds. C’est à partir de cet aveu qu’il nous est possible de mieux comprendre nos actions et réactions.

A partir de cette reconnaissance, par une visite au plus profond de nous-mêmes, comme un voyage au centre de la terre, commence l’apprentissage de l’humanisme. Nous découvrons combien les autres et leur bien être sont indispensables pour notre sérénité, notre ataraxie. Je reste parfaitement lucide pour savoir que toute solution comporte ses problèmes, la tâche est grande. Parfois si à nos yeux elle apparait comme insurmontable, qu’importe car c’est à nos pieds de faire le premier pas.

Un premier pas qui peut être aussi simple qu’un bonjour.

Allez, grimpons encore plus haut en passant sur la planche suivante : Bonjour, en revoir et merci.

 

© Michel Damien    

Planche précédente : L’égalité 

Sommaire d’un échafaudage en philosophie  Phil’Op       

 Echafaudage de planches en philosophie   

Planche n° 15 – Fraternité     

Première esquisse le 12 avril  2009    

Dernière retouche le 31 décembre 2012

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