Par hasard ?

Planche n°21

Quelle place dois-je laisser au hasard dans ma philosophie de vie ?  

La philosophie, je la ressens comme l’art de définir ce qui est nécessaire à l’homme pour rendre sa vie moins douloureuse, plus sereine.  Tous les hommes recherchent consciemment ou inconsciemment, un chemin de vie limitant leurs souffrances. Tel est  le moteur de l’humanité. Le suivre demande une réelle obstination. Il est très facile de se laisser dériver vers des pensées renforçant nos souffrances. De planche en planche nous nous construisons un outil pour limiter la place de ce hasard dans nos troubles. A chaque fois que nous trouvons une des sources amplificatrices, nous la travaillons afin de réduire son effet néfaste. 

Sur la place que nous devons laisser au hasard Confucius nous a livré sa réflexion : « La vie de l’homme dépend de sa volonté: sans volonté, elle serait abandonnée au hasard.». Alors du hasard parlons-en. Parmi les commentaires laissés sur mon blog, une personne m’a posé cette question : croyez-vous au hasard ? J’ai répondu sans hésitation oui…mais je  ne sais pas si nous devons considérer  «hasard » comme un nom commun ou un nom propre.

Nom commun  hasard : D’origine arabe hal-zahr  signifiant  “ le dé”. Il désignait un jeu de dés, en usage au moyen âge. Dans la pratique de ce jeu le calcul et l’habilité n’avaient aucune part dans la victoire.  Il prit par la suite la signification de chance. Un paradoxe est que dans «hasardeux » c’est la notion de dangereux qui est sous-entendu. Le hasard est bien utile pour désigner « la » cause de tout événement sans raison explicable, sans « cause ».  

Nom propre  Hasard : Avec un grand H, il pourrait être le prénom de Dieu.   Hasard Dieu, né au début du début, du début, du début … certains disent encore un peu avant… De père et mère inconnus.  Créateur du monde. Cette idée n’est pas nouvelle. Théophile Gautier  disait : « Le hasard, c’est peut-être le pseudonyme de Dieu quand il ne veut pas signer. » Albert Einstein précisait : « Le hasard, c’est Dieu qui se promène incognito. ».  Pour les théistes tout est la volonté de Dieu. Pour les athées tout cela n’est que le fait du hasard. Pour les amateurs de mathématiques, je reprendrais la définition d’Antoine Augustin Cournot mathématicien français du XIXe siècle : “ le hasard est la rencontre de deux séries causales indépendantes”. Des événements, qui pris seuls, sont parfaitement prévisibles mais qui par leur rencontre difficilement probables donnent un déroulement imprévisible, parfois inexplicable. Obscur ? C’est une pensée de mathématicien…

Certains, scientistes de nature, raffolent de théories plus ou moins mathématiques pour expliquer cet inexplicable : loi des séries, théorie du chaos, effet papillon. D’autres et pas des moindres se réfugient dans des dictons populaires comme : « Rien ne se fait pas hasard », ou reprenant Voltaire «  Il n’y a point de hasard »  Voir son contraire «  Tout n’est que hasard », «  La vie n’est qu’une longue chaîne de hasards », ou bien encore «  Le hasard fait bien les choses »  

Nous avons tous eu l’occasion de décortiquer, notamment  lors d’un accident ayant bouleversé le cours de notre vie, les différentes étapes ayant amenées à cet événement. Nous avons bâti ainsi ce que les accidentologues appellent un arbre de causalités. Il est toujours étonnant de voir que les carrefours, nécessaires pour que cet accident arrive, sont constitués de faits insignifiants, voir ridicules. 

Pour l’illustrer Benjamin Franklin racontait l’histoire suivante :  

« À cause du clou, le fer fut perdu.  

À cause du fer, le cheval fut perdu.  

À cause du cheval, le cavalier fut perdu.  

À cause du cavalier, le message fut perdu. 

À cause du message, la bataille fut perdue.  

À cause de la bataille, la guerre fut perdue.  

À cause de la guerre, la liberté fut perdue.  

Tout cela pour un simple clou. »  

Un simple clou ! La cause de tant d’effets, cela pourrait nous faire penser à l’effet papillon, mais nous sommes dans des registres différents. En effet, ici les détails du hasard sont directement liés au résultat final. Ils appartiennent au même arbre de causalités. Dans l’effet papillon, la cause et les effets ne sont pas directement liés.  

L’effet papillon.

En 1972, le météorologue Edward Lorenz donnait une conférence sur la prédictibilité du temps, il évoqua pour la première fois l’effet papillon à travers cette question : le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ?

Il était incapable de nous préciser quel papillon. Benjamin Franklin dans sa maxime aurait été, lui, en mesure de préciser quel clou, sur quel sabot, fut perdu. 

Dans cette démarche de recherches des causalités qui ont rendu possible un événement, il est toujours étonnant de découvrir les rendez-vous nécessaires de l’histoire (petite ou grande) qu’il a fallu pour que nous naissions. Si vous avez des enfants, en bâtissant l’arbre de causalités qui aboutit à leurs naissances, vous allez souvent sourire en vous remémorant les détails, si petits mais nécessaires qui ont permis cette vie.  Si nous allons jusqu’au bout du bout de la racine la plus profonde de notre histoire, nous arrivons au big-bang, sans ce dernier nous ne serions pas là.

L’homme est-il l’enfant du hasard ? 

Hubert Reeves nous donne sa réponse : « L’homme est un accident de parcours, dans un cosmos vide et froid. Il est un enfant du hasard. » 

Mais le hasard est-il si puissant ?  

Euripide (V siècle av. J.-C), auteur tragique grec écrivait ceci « … il faut tenir le hasard pour un dieu et les dieux pour moins puissants que le hasard. »  

Où est la place du hasard ?

Imaginons : Un lycéen, de niveau inférieur à la moyenne, passe son bac, il le réussit, le hasard a voulu qu’il « planche » uniquement sur les rares sujets qu’il connaissait.  Sur les mêmes épreuves, un autre candidat très bon élève, révisant tous les sujets mais très émotif, mélange tout le jour du bac et échoue à l’examen. Le hasard est-il le responsable de nos succès et de nos échecs ? 

Plus les individus maitrisent (connaissances et émotions)  moins il y a de place pour le hasard.  

Le hasard n’est-il pas placé derrière la limite de ce que nous connaissons ?  

Il est fort possible que l’inexplicable d’aujourd’hui ne sera pas l’inexpliqué de demain. «Le hasard, ce sont les lois que nous ne connaissons pas. » écrivait Émile Borel, encore un mathématicien  (du début du XX siècle).

Voltaire dans son Dictionnaire philosophique nous propose la  même idée : « Ce que nous appelons le hasard n’est et ne peut être que la cause ignorée d’un effet connu. »  

Hasard avec un grand H ? 

Ou hasard avec un petit h ? 

Destin ou Divine providence ? 

Les deux se retrouvent de l’autre coté de cette frontière entre notre explicable et notre inexplicable. Friedrich Engels  nous propose  ceci : « Partout où le hasard semble jouer à la surface, il est toujours sous l’empire de lois internes cachées, et il ne s’agit que de les découvrir. » 

Pour ceux qui craignent les lendemains hasardeux  qu’ils se rassurent « On est jamais aussi bien servi que par le hasard.» écrivait Honoré de Balzac. 

Le hasard prend parfois d’autres noms : Fatalité et providence sont comme un négatif et un positif pour le qualifier. Un mot facile pour expliquer l’inexplicable, utilisable à volonté et qui ne se démode pas. Ainsi le hasard ne serait-il pas l’ordinaire du quotidien? 

Mais doit-on pour autant s’en remettre qu’au hasard ?  

Pour limiter nos souffrances, nous devons anticiper au maximum, « prévoir c’est  pouvoir ». Plus nous anticipons moins nous laisserons de place au hasard, moins nous risquons de souffrir.

Mais le paradoxe est que ces anticipations nous amènent à imaginer des scénarios souvent source d’angoisse et donc de souffrance.

Néanmoins que serait la vie sans aucun hasard ? 

Ce « hasard » n’est-il pas la réponse rendant supportable les moments de vie trop dure ?

L’homme, dans la difficulté, peut toujours espérer que par hasard la bonne fortune va, enfin, lui sourire. 

Pour la place que nous devons laisser au hasard  le philosophe et poète suisse Johann Kaspar Lavater (1741/1801), nous propose cette réflexion : 

«Si le bonheur extérieur n’est que hasard, pour le bonheur intérieur tu dois le construire toi-même. ». 

Se construire soi-même, en commençant par sa construction intérieure pour trouver sa sérénité, son ataraxie, c’est bien travailler à la santé de son âme. Nous revenons toujours la lettre à Ménécée d’Epicure comme refrain à cette quête. 

Il n’y a donc pas place uniquement pour le hasard.

Yvon Rivard, écrivain canadien, nous invite joliment à faire le reste : 

« Le hasard ne fait toujours que la moitié du chemin. »  

Mais au fait, dites-moi par quel hasard vous lisez ce texte ?

Faites l’arbre de causalités qui vous a permis de lire ce texte, il vous en apprendra bien plus, sur le hasard que toute la littérature sur ce sujet. 

En parlant de littérature Paul Éluard écrivait : 

« Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous. » …

De tous les aphorismes proposés dans cette planche c’est à ce dernier que va ma préférence.

Et puisq’il est question de rendez-vous si nous passions sur la planche suivante Vers une autre société 

 

© Michel Damien    

Echafaudage de planches en philosophie   

Planche précédente : La sexualité pourquoi faire ? 

Sommaire d’un échafaudage en philosophie  Phil’Op       

Planche n° 21 –  le hasard   

Première esquisse le 20 juin  2009      

Dernière retouche le 31 décembre 2012

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