philanthropie, misanthropie, ou l’art d’aimer

Planche n°29

Avec cette vingt-neuvième planche nous avons pris suffisamment de hauteur pour parler de l’amour. Le verbe « aimer » est le plus beau des verbes pour les romantiques, mais posé ainsi, il est l’un des plus imprécis. Il couvre une vaste étendue sémantique. En indiquant le qui ou le quoi, il va prendre une multitude de hauteurs : J‘aime mon frère, j’aime cette fille, j’aime ce garçon, j’aime cette musique, j’aime le chocolat, j’aime la mer, j’aime mon père, j’aime mon fils, j’aime ma mère, j’aime les haricots verts, j’aime les gens, j’aime la voiture, j’aime mon chien … j’aime le raton laveur de Prévert.

Pour différencier toutes les degrés possibles, en philosophie, le verbe « aimer » est parfois défini par trois noms : Eros, Philia, Agapè. Trois appellations différentes pour donner plus de précisions dans cette action « aimer »

Eros.

Bien sûr, nous pensons à l’amour lié à la sexualité. C’est Eros que nous retrouvons dans érotique… Mais ce n’est pas que cela, c’est bien plus large. C’est l’amour poussé par un désir, né d’un manque. Ici, il n’est pas l’amour partagé même si nous le considérons bien souvent de façon romantique ou érotique comme celui du couple. Dans cette dimension d’Eros, il est l’amour égoïste de la possession. Dans un couple s’aimant, les deux recherchent à posséder l’autre. Nous sommes dans un accord commun et réciproque. Il n’est pas rare que lorsque cet amour a été consommé, le manque n’étant plus, le désir non plus, l’amour n’est plus. Quand je dis qu’il n’est plus c’est bien d’Eros qu’il s’agit, et comme Philia et Agapè n’étaient pas à ce rendez-vous galant, il ne reste plus rien.

Nous sommes dans la même tonalité que pour le chocolat. Je veux cette fille (ou ce garçon) et je veux du chocolat sont dans ce rapport d’Eros. Ils sont de même nature, plaisir, jouissance, combler un manque.

Pour André Comte-Sponville, Eros c’est l’amour selon Platon : « Ce qu’on n’a pas, ce qu’on n’est pas, ce dont on manque, voilà les objets du désir et de l’amour. »

C’est l’amour qui prend sans pour autant avoir à « donner ». Moins en Eros il y a « à payer » mieux c’est… Si l’on donne c’est pour en recevoir encore plus. Donner est ici synonyme de payer… avec de l’argent ou avec sa personne, l’échange est vénal.

L’amour Eros est celui des fausses libertés, des aliénations possibles, des amours fous. Eros est coincé dans le temps. C’est celui qui fait que loin des yeux, il est loin du cœur. Il est nécessaire, bien souvent, pour la paix des corps et par conséquent de nos « âmes ».

Reprenant ma proposition faite dans la planche «La sexualité pourquoi faire ?» et la prolongeant, Eros c’est l’amour végétal. Celui qui ne recherche qu’à prendre pour soi. Il est l’amour idéal pour une société capitaliste basé sur la consommation. J’aime le nouveau téléphone portable qui vient de sortir, je le veux, il me le faut, comme cette fille (ou ce garçon) que j’ai croisée ce matin à la sortie du métro. Eros c’est aimer pour son intérêt propre. Nous sommes dans la même logique que le navet ou le liseron, pour se développer, sans se soucier des autres, de l’autre, si ce n’est que pour aboutir à son objectif, le posséder, l’instant du désir.

Le voici donc l’homo végétalus dans toute sa simplicité. Il l’est, non pas par sa biologie mais par son comportement. Loin d’être végétatif, il est très actif comme peut l’être une plante, avec pour unique but survivre, s’accroitre, étendre son domaine.

Philia.

C’est l’amour partagé, celui de l’amitié. C’est l’amour qui donne et qui reçoit en retour. Celui d’une mère à son enfant, mais aussi de l’ami. C’est celui de l’entraide. C’était aussi celui de l’attachement, celui qui va faire le plus mal, quand l’autre s’en va, pire  quand il disparaît à tout jamais. C’est l’amour qui résiste aux frontières et au temps.

Dans le même ordre d’idée que pour éros, Philia est l’amour animal. Ne vous choquez pas, Philia est celui d’un compagnon à quatre pattes pour son maitre. Mais aussi des animaux entre eux, hors instinct de reproduction, il est vécu entre bêtes de même race, parfois entre des animaux d’espèces différentes, chat dormant dans les pattes d’un chien, ou  même entre bêtes et hommes. Je ne le vois nullement dans le monde végétal mais je connais des récits sur des comportements d’animaux où l’on retrouve cette idée de philia. Chez nos animaux de compagnie, les chiens, notamment les chiens-berger mais aussi tous les autres et il ne faut surtout pas oublier les chats, ni les chevaux avec tant de siècles de complicité. Mais laissons ces animaux si proches, où l’on pourrait nous opposer leur servilité séculaire pour nous remémorer des histoires extraordinaires entre les hommes et les dauphins par exemple. Reprenant l’idée de Montaigne « entre les hommes et les animaux ce n’est pas une question de nature mais une question de degrés ». Voici donc l’amour Philia. C’est l’amour de fraternité.

Agapè.

C’est le plus dur à définir. Il est dit que c’est l’amour universel, défini comme un amour oblatif. Mais cela ne suffit pas à le définir. C’est l’amour qui donne sans chercher à recevoir et peu importe le prix. C’est l’amour hors du temps, l’amour qui donne tout, même si en retour il ne reçoit rien. Ce terme Agapè a été choisi par les chrétiens. Dans le nouvel évangile il sert à faire la distinction entre l’amour libido et l’amour du cœur, caritas, l’amour de charité. La charité qu’il ne faut pas confondre avec pitié. La distinction entre Eros et Agapè vient d’être remise en lumière dans la  première encyclique du pape Benoît XVI Deus caritas, où il précise pour les catholiques  la différence entre Eros et Agapè.

Les chrétiens définissent qu’Agapè c’est l’amour de Dieu pour les hommes. L’amour que les hommes doivent découvrir, acquérir, réaliser. Celui donné par Jésus dans ce qu’il annonce comme un nouveau commandement «… aimez-vous les uns les autres; comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. À ceci tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l’amour les uns pour les autres. » (Jean 13 : 34-35).

Agapè c’est aimer comme Dieu nous aime.

Facile à comprendre pour ceux qui ont la foi et pensent que Dieu existe.

Mais pour les autres l’Agapè n’existerait il pas ?

Ma proposition est qu’il existe. Agapè existe pour tous. Il est cet amour lumineux, inondant de sérénité tous ceux qui le croisent. Il est porté par des êtres, de bonne volonté, de bonté, de béatitude, de sérénité.

La seule présence d’agapè suffit à faire disparaitre toute violence.

Utopique doux rêveur ?… que non !

J’ai (trop rarement) croisé de tels individus. Ces porteurs d’humanismes, ces philanthropes sont les exemples à atteindre,  pour trouver la paix. En lisant cela j’espère que vous aussi il vous revient en mémoire au moins une rencontre avec une personne inondant, de par sa présence, de lumière et d’amour.

Et si pour le monde entier, cette « utopie » ne nous semble pas réalisable, alors dans un premier temps, recherchons la paix avec soi-même et avec les autres, tous ceux qui nous sont proches, connus ou inconnus. Tous ceux que notre regard peut croiser. Car c’est seulement sur un terrain de paix que nous pouvons être au rendez-vous avec l’Agapè. Il nous livre ses instants présents avec le bonheur qui toujours les accompagne.

Pour diminuer au mieux nos souffrances, il est indispensable de reconquérir toutes ces petites paix, avec eux nous retrouverons un début de paradis perdu depuis si longtemps : la Terre, terre des Hommes de lumières et d’amour.

L’Agapè est cet amour infini qui amène l’extinction de toutes souffrances. Nous y trouvons dans cet amour comportant les quatre vérités bouddhiques que sont la bienveillance, la  compassion, la  sympathie,  le détachement. Il est présent dans toutes les religions, les philosophies, c’est par une transversalité que nous pouvons mieux percevoir sa forme. Ainsi sérénité, béatitude, ataraxie, égrégore sont de même nature : la réalité de l’Agapè.

Reprenant l’idée développée pour éros et philia, l’agapè serait l’amour humain.

L’Agapè s’affranchit de l’Eros par le renoncement passager ou définitif à ce dernier. Pour l’illustrer, prenons Eros dans le domaine de la sexualité, s’il n’y a pas d’impératif absolu pour le commun des mortels, pour les religieux catholique, il n’en est pas de même. Le vœu de chasteté qu’ils prononcent en entrant dans les ordres, doit amener une facilité pour atteindre le niveau d’agapè.

En Agapè il est nécessaire de relativiser les besoins, ceux qui sont nécessaires, de ceux qui ne le sont pas. Cela nous ramène à Epicure.

Les trois degrés / niveaux / axes d’aimer.

Eros, Philia, Agapè comme trois désignations pour aimer :

Eros, celui végétal : niveau biologique : l’inné.

Il développe des philosophies de comportement de type biologique / hormonal

Philia, celui animal : niveau héréditaire : l’atavisme.  Il développe des philosophies de comportements sociétaux

Agapè, celui propre aux être humains accomplis : niveau des « à acquérir », de l’humanisme. Il développe une philosophie de comportements spirituels.

Les deux premiers niveaux nous sont donnés à la naissance, chacun avec ses  hérédités propres, et donc ses inégalités. Pour le troisième niveau, nous naissons tous avec la même égalité celui du vide ou vierge si vous préférez. Cet Agapè est à construire  tout au long de notre vie. Il va dépendre de notre éducation, de nos rencontres, de notre vécu.

En schématisant, chez l’homme, il est possible de développer ces trois niveaux. Nous avons tout des plantes, nous héritons tout des animaux et nous devons apprendre tout des hommes.

Ces trois niveaux ne sont pas concentriques mais contigus, comme trois valeurs d’élévation. L’un n’empêche pas les deux autres. Ainsi le grand Amour, n’est pas, à mon sens qu’un « super Eros », il y aussi la présence dans ce grand Amour : du Philia et de l’Agapè. Les trois sont dans un savant équilibre qui va évoluer au fils du temps. Le jeune grand Amour est construit de beaucoup d’éros, dans le vieux, Agapè prend le dessus. Pour aimer sa compagne, son compagnon, Eros ne sera pas suffisant. Quand il est seul, il dépasse rarement plus d’une nuit d’amour. Si Eros est suffisant (et naturellement nécessaire) à donner la vie, nous sommes nés de cela, il est insuffisant pour rendre un enfant heureux. Le petit d’Homme ressentira le Philia entre lui et ses parents et l’Agapè que se porteront ses parents mutuellement l’un pour l’autre comme la garantie d’une paix familiale propice à son bon épanouissement. Ses conditions font pleinement partie des besoins fondamentaux de l’enfant, de la famille.

L’agapè est philanthropie

Aujourd’hui l’amour de l’humanité, l’amour pour  les autres, la philanthropie nous apparaissent plus que jamais démodés, voir impossible. Elle est en passe de devenir une utopie. Son contraire la misanthropie est, de plus en plus, présente dans ce monde. Il est tellement plus rentable pour le commerce et ses marchands de favoriser l’égoïsme. Le  « toujours un manque à combler ou renouveler » devient  une quête vers le bonheur. Un objectif impossible à réaliser puisque sans cesse renouvelé. Dans la seul logique d’Eros, si nous venions à tout avoir alors, que ferions-nous sans désir, sans manque ?

Trois niveaux d’aimer en philosophies opératives.

Sur cet échafaudage de planches bâti en philosophies opératives, pour chacun de ces trois niveaux d’aimer, l’efficacité de leurs réponses, pour diminuer nos souffrances, ne sont pas de même nature.

Avec Eros, si pour chaque manque nous arriverions à répondre par un désir réalisé, les souffrances devraient être limitées, mais la réalité n’est pas ainsi. Chaque nouveau manque crée des nouveaux désirs avec leurs souffrances associées.  Et revoici des nouvelles souffrances liées à ces  nouveaux manques, qui pourront disparaître uniquement s’ils sont réalisés ou renoncés. Dans ce cas avec le renoncement nous ne sommes plus dans Eros. Hélas nos tentations, désirs, sont multiples, bien plus aujourd’hui que dans les sociétés passées. Finalement c’est probablement vers des frustrations inversement proportionnelles à notre pouvoir de réaliser tous nos désirs (pouvoir d’achat, bien souvent) que nous allons tomber. Le monde d’Eros est un monde où la souffrance ne peut diminuer. Car si une souffrance disparaît c’est bien souvent pour en voir d’autres qui surgissent, au rythme de nos désirs non concrétisés. Aller croire que le bonheur est dans la réalisation de ses désirs est un leurre, un chemin sans fin et toujours immanquablement douloureux. La liberté promise a souvent un goût amer. En Eros, cette recherche de la liberté restera le moteur de notre motivation sur un chemin où elle n’y est pas. Si nous restons uniquement dans Eros alors la conclusion de Schopenhauer disant ceci : “Ainsi toute notre vie oscille comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui » apparaît comme la seule possible.

Ma proposition, est que cet Eros n’est que le premier niveau d’aimer. De part notre héritage mais aussi notre éducation nous allons pouvoir nous élever dans les deux autres niveaux.

A voir notre comportement au quotidien dans notre monde moderne, nous apparaissons plus souvent avoir des soucis de végétaux et réagissons rarement en humain. La spiritualité que nous pourrions dégager pour prendre de la hauteur n’est pas au rendez-vous. Souvent par une réponse pulsionnelle nous ne faisons que défendre notre pré carré cherchant uniquement à résoudre des problématiques d’Eros alors que les solutions pérennes à nos souffrances se trouvent dans le Philia et l’Agapè.

Et l’amour de soi dans tout cela de quel ordre est-il ?

De l’Eros ? Du Philia ? De l’Agapè ?

Peut-on s’aimer soi-même ?

Par Eros.

Est-il possible seul ?

Sur le plan de la sexualité c’est la masturbation. Elle fut rendue célèbre en philosophie par Diogène de Sinope « Penses-tu que la masturbation sur la place du marché soit plus grave que le viol des femmes et le massacre des hommes spartiates en temps de guerre? » disait-il.

Tous ces actes, décris par Diogène, restent du domaine de l’Eros. Avec Eros le verbe « aimer » peut être associé à des compléments les plus opposables, les plus méprisables et inexplicables à la notion romantique d’aimer.

Elargi au delà de la sexualité, l’Eros de soi-même c’est tous ces petits cadeaux que nous nous faisons à nous même pour nous faire plaisir.

Est-il libérateur pour autant ?

Par Philia.

Est-il possible seul ?

En restant dans la même unité de temps je ne le pense pas. En pensant à l’homme que nous serons demain ou à l’homme que nous fûmes hier, j’y vois là une notion de respect de soi même, celui de l’amour propre. Drôle de nom qui laisserait sous entendre qu’il y a un amour sale.

Par Agapè.

Est-il possible seul ?

L’Agapè me parait impossible sans les autres. Même l’ermite donnera cet amour sans fin à son Dieu. Allant plus loin, l’Agapè c’est le dépassement de soi, l’oubli de sa personne et donc la question « peut-on s’aimer soi-même ? » n’a plus de raison d’être.

Eros, Philia, Agapè et leurs trois opposés

Pour Eros j’opposerai, la haine qui est le rejet absolu, par opposition à prendre.

Pour Philia j’opposerai la jalousie. Propre à l’homme mais pas uniquement. Ceux qui ont plusieurs animaux de compagnie onpu remarquer que la jalousie est présente chez nos amis à quatre pattes.

Pour Agapè c’est en reprenant l’un des premiers enseignements du bouddhisme, les trois racines du mal que je trouve la réponse. Rappelons-nous, ces trois poisons sont la haine, la jalousie et l’ignorance.

Pour Agapè j’opposerai l’ignorance. Le maitre chinois Mengzi (Latinisé en Mencius – 372 à 289 av. J.-C.)  ce petit fils de Confucius, enseignait ceci :

«  Agir sans comprendre le sens de ses actes, répéter les mêmes gestes sans chercher le motif, traverser la vie sans en saisir le principe, c’est le lot de la multitude ». Là encore, c’est par une prise de conscience de ces trois niveaux, accompagnés de leur identification dans nos gestes de tous les jours, que nous progresserons vers plus d’entraide, d’amitié, de fraternité, d’humanisme et moins de souffrance pour tous… sans oublier soi-même !

Dans le quotidien d’humain, nous pouvons réaliser ces trois degrés.

Le végétal par la résolution de nos besoins biologiques vitaux.

L’animal, par nos relations sociales avec les autres.

L’humain par nos engagements spirituels dans tous ces instants possibles de prises de hauteur que les religieux appellent prières, méditations, que je nommerai le temps de l’agapè

Ce chemin d’élévation en agapè, difficile au départ, devient de moins en moins douloureux au fur et à mesure de sa marche. Le plus difficile est sans aucun doute de partir, de commencer, de tourner les talons à tous ces messages de mirages qui nous font croire que le bonheur est dans Eros.

De planche en planche, le terme d’échafaudage continue de prendre tous son sens.

Passons à la planche suivante, attention à la marche, elle est haute et à la poutrelle qui est basse.

Et ossons aller vers un atomisme adogmatique

 

© Michel Damien    

Planche précédente : Nos trois mauvais compagnons intérieurs 

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Echafaudage de planches en philosophie   

Planche n° 30 -  

 Première esquisse le 23 janvier 2010 

 Dernière retouche le 31 décembre 2012

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