14-18 Un morceau de tissu blanc

Conte pour les enfants et les grands…

Il était une foisun morceau de tissu blanc qui avait énormément de prétention. A sa sortie du métier à tisser, il avait eu l’étrange pressentiment qui aller accomplir un grand destin. Cette histoire se passe en France, nous sommes en 1913. Dans ce pays, à cette époque, pour un tissu comme celui là, le plus grand destin qu’il pouvait espérer, était de devenir un drapeau. Pas un drapeau blanc, non … mais assemblée avec ses cousins de même grade et de même qualité, devenir le drapeau national. Pour bien mesurer la prétention de notre étoffe blanche, il faut comprendre la hiérarchie des tissus, notamment dans ce monde très fermé des drapeaux nationaux. Si dans un drapeau français : il y a une pièce bleu, une pièce blanche et une pièce rouge, chaque morceau à une fonction bien particulière. Ainsi le bleu doit toujours être à la tâche, s’assurer du maintien à la drisse et résister à l’arrachement par forte tempête. Le rouge lui veille au vent , à la moindre brise il doit réveillé les deux autres pièces si nécessaire et commencer à lever le tout, pour flotter. Et quand le vent est fort, il doit éviter de s’effilocher . Quand au blanc, les méchantes couleurs vous diront qu’il ne fait rien. En faite il est au milieu des deux : c’est le chef . C’est lui qui fait le lien entre le bleu et le rouge. Il surveille que chacune de ces deux couleurs font bien leur travail. Il ne suffit pas de rêver à être le blanc d’un drapeau tricolore pour le devenir, faut-il encore, en avoir l’étoffe. Notre tissu est de cette qualité là : une sorte de coton épais mélangé à du lin : solide et brillant à la fois. Mais il ne suffit pas d’avoir la qualité, faut-il encore en avoir l’opportunité. Certains diront la chance. Pour la chance, ce morceau là semblait en avoir.

 A peine tissé, il ne resta que très peu de temps en magasin et se retrouva très vite sur l’une des étagères d’un grand tailleur. Pour être franc, il faut vous dire que notre tissu est encore plus ambitieux que vous ne pouvez le pensée. Drapeau certes, mais pas fonctionnaire dans une administration à décorer un fronton de bâtiment, ou pire encore sur l’un des triptyques d’une salle de fête, noyé dans une foule de drapeau. Non, son ambition est d’être drapeau militaire. Et pas n’importe quel drapeau militaire : Drapeau sur le mat des couleurs de la place d’armes d’un grand régiment. Très prétentieux peut-on dire, mais il l’était également très chanceux car le tailleur qui venait de l’acheter travaillait souvent pour le régiment de la ville. Reste pour le tissu, à espérer que l’armée aurait besoin très vite d’un drapeau et qu’il arriverait à échapper au toucher des bourgeoises qui pourrait bien lui trouver suffisamment de qualités pour être transformer en culottes ou pire en mouchoirs. Plusieurs semaines passèrent, de nombreux clients défilèrent dans la boutique, mais pas un militaire.

 Un jour de pluie, plein de gris et d’ennuis, un officier entra. Il demanda à parler au maître tailleur en personne. Le morceau de tissu blanc écouta la conversation sans en perdre le fil. Si persuadé de son destin, il ne fut pas étonner que l’homme d’armes venait passer commande pour un drapeau, pas n’importe quel drapeau : le drapeau pour le mats de la place d’armes. Le tailleur lui dit qu’il avait fait rentrée les tissus nécessaires pour une telle confection. Il alla cherche le rouge, puis le bleu et enfin un blanc, oui j’ai bien dit un blanc pas le blanc. Notre tissu n’en croyait pas ses fibres, quoi ? pas lui ! Le gradé mis les trois pièces de tissu coté à cote dans la lumière de ce jour sans fin, les tâtât et hocha la tête. Du haut de son étagère notre étoffe désespérée, regardait filer sa chance. C’est alors que le maître des lieux leva les bras au ciel et se précipita vers l’étagère, saisi notre étoffe et vite remplaça le vulgaire blanc. L’officier retâta, l’affaire était faite. Passer en atelier les trois morceaux furent taillés à mesure, cousus mains, amidonner juste ce qu’il fallait, repassés et enveloppés dans un grand papier kraft.

 Trois jours plus tard il était livré au poste de garde de la caserne en centre ville, puis porté au bureau de l’adjudant-chef responsable de la place d’arme et des drapeaux. L’homme âgé et bedonnant comme son grade le demande, ouvrit le paquet, déplia le drapeau, l’admira et le replia suivant le pliage réglementaire : le trois fois trois. Puis rangea le drapeau des « couleurs » dans la petite armoire réservée uniquement aux drapeaux. Le vendredi suivant, les portes de la gloire s’ouvrit pour notre tissu. Pour cette grande cérémonie hebdomadaire, le drapeau allait commencer sa carrière. Porté par un porte drapeau, un soldat au bras tendu sur lesquels était posé le tricolore ; escorté par trois hommes en armes et en grande tenu ; commandé par un jeune aspirant, l’ensemble traversa la place d’arme au pas et au son de la fanfare. Une légère brise permettait aux tissus de se lever légèrement, ce qui permis au blanc de découvrir la beauté de l’événement. Accrocher pour la première fois de sa vie, le drapeau commença sa monté pendant que retentissait la Marseillaise. Arrivée au bout du haut du mats, notre morceau réalisa que cela faisait bien haut… là haut et que le vent était un peu fort… plus fort qu’en bas, mais qu’importe de là haut le spectacle était merveilleux : Le mat de la place d’arme était au centre de la caserne. La caserne était au centre de la ville. La ville était au centre de la campagne. La campagne était au centre de l’horizon. Et comme le blanc était au centre du drapeau. Notre tissu se dit qu’il venait de réaliser son rêve: Il est le centre de tout cela. Et comme la terre est ronde, dans la foulée il se déclara « Centre du monde ».

Si le quotidien était ordinaire, il était bien…quand même!  Pas un homme, et quelques soit son grade, ne devait passer près du drapeau sans le saluer. Le matin au petit jour la garde montant, accompagné d’un clairon, montait les couleurs. Le soir la garde descendante toujours accompagné de son clairon descendait les couleurs. La nuit le drapeau était soigneusement rangé dans l’armoire, bien au sec, dans le bureau de l’adjudant-chef. Tout les vendredis il avait la grande montée des couleurs. Les choses auraient pu durer ainsi … bien longtemps.

Pourtant, une nuit, l’armoire fut ouverte avec beaucoup de nervosité. le drapeau saisi par un homme sans grade, fut accroché et roulé autour d’un ridicule petit mats de bois. L’homme sortit sans même prendre le temps de refermer l’armoire et il jeta l’ensemble dans un véhicule qui les attendait. Dans un bruit de remue-ménage sans précédant, le tissu blanc essaya de comprendre la situation. « Que se passe-t-il ? » demanda apeurer le bleu. Le blanc, en temps que chef, pour ne pas monter son ignorance dit : « Le drapeau pour les cérémonies extérieures doit être déchirer ou au lavage, on part le remplacer » « Ah non pas une prise d’arme ! » grognant le rouge toujours un peu colérique. « y’ a la fête après , et les gars ne prennent pas soin des drapeaux . C’est le drapeau des défilés qui me l’a raconté. Quelle poisse ! ! » Au bruit, il semblait bien que de nombreux véhicules roulaient en colonne. Pour partir de si tôt, dans la nuit, la route devait être longue. Pour alourdir cette corvée, des bruits de tonnerre se faisaient entendre au fur et à mesure que le convoi avançait. « Il ne manquait plus que cela, l’orage, et pourquoi pas la pluie » fulmina le rouge. Enfin les camions s’arrêtèrent, les hommes se déversèrent dans un champs. Le porte drapeau en titre saisi le mats et déroula les couleurs. Le jour était à peine levé. « Y’ a pas de ville ? » s’exclama affoler le bleu « Ne vous inquiétez pas, on s’est arrêté en pleine campagne, pour répéter le défilé. » rassura le blanc « Nous n’avons jamais défilé, il pourrait nous prévenir …» reprit le rouge « Du calme et de la discipline » coupa net le blanc. Les coups de tonnerre étaient vraiment proches forts heureusement pas une goutte de pluie. Dans un hurlement de commandant en chef, l’ensemble des hommes se mirent à courir en escaladant un flanc de colline, drapeau en tête.

 Arrivée en haut, après un très bref arrêt, la troupe se mit à dévaler la pente dans des hurlements à faire fuir toutes les peurs. Le bruit sourd du tonnerre venait de ce pays. C’est alors que d’autres sons plus étrange étaient perceptibles : Des bourdonnements d’abeilles métalliques sifflaient dans les airs. Un de ces bruits fit tomber le porte drapeau, mais avant même que le drapeau ne puisse toucher terre, un soldat, inconnu de notre équipe, le repris. Combien de pas fit-il ainsi dans la gloire d’un porte drapeau avançant vers son destin, personne ne les a comptés. Les abeilles métalliques, il y en avait tellement qu’il était difficile de ne pas tomber. Porte drapeau et drapeau à terre furent piétinés par la meute d’hommes en armes, emportés par la fureur de la pente. Un soldat plus lent que les autre, plus vieux, plus gros, moins pressé d’en finir avec cette descente au enfer, s’arrêta pour relever le drapeau. Puis il reprit la course de sa vie, le drapeau flottait dans l’air lourd de cet instant interminable. Un bruit sourd de tonnerre s’abattit sur eux faisant voler l’homme, le bleu, le rouge, le blanc , la terre, le feu, le sang dans un même voyage; bien haut , bien trop haut. Lorsque le blanc retoucha terre, le bleu n’existait plus, le rouge n’arrêtait de couler. L’homme et la terre ne faisaient plus un. Ce fut le silence qui gagna la partie.

 Il fallu attendre le lendemain matin pour revoir des mouvements dans ce coteau remplie de brouillard. Des ombres allaient de corps en corps, de morts en morts ; essayant relever les noms de tous ces inconnus ; ramassant les morceaux, si brisés, pour aller derrière cette colline, afin de leurs donner une ultime demeure. De tous ces spectres qui s’affairaient dans cette tache finale, aucun d’eux ne prêta la moindre attention à un morceau de tissu blanc, dernier survivant du drapeau aux couleurs d’un régiment perdu bien loin de sa garnison.

Les jours, les semaines, les mois, l’immobilisme, la désolation, l’incompréhension, coulèrent sur ce bout de terre oublié des hommes. Le temps passa à l’hiver, succédant à l’été, sans même s’arrêter par l’automne. Depuis ce jour de folie, il n’y avait plus de feuilles aux arbres car il n’y avait plus d’arbres à la terre. Le printemps tenta sa chance, mais rien ne poussa, pas même les herbes dite mauvaises. Tout avait été labouré si profond que la terre en surface ne portait pas la vie. Un été brûlant, puis un automne plein de pluie, suivi d’un autre hiver : personne, toujours personne.

Un nouveau printemps, « enfin peut-être » se dit le morceau de tissu blanc qui commençait à perdre la notion du temps. C’est un sifflement qui lui fit penser à cela. « un oiseau… enfin un oiseau » Le chant se dirigeait vers lui. Sa mémoire : commençait-il à la perdre aussi ? Il n’arrivait à mettre un nom sur ce qu’il entendait : « quel oiseau ? … Quel drôle d’oiseau ! … » Le sifflement arriva à sa hauteur, s’arrêta. Une main, une petite main chaude le saisit . Deux bras, deux mains le tendirent vers la lumière du soleil. Le morceau ouvrit une fibre pour mieux regarder… un enfant. Le gosse chiffonna grossièrement le tissu pour le faire rentrer dans sa poche afin de reprendre sa course sifflotante. Arrivait au lavoir, le gamin ressorti sa découverte. Ayant trouvé un petit éclat de savon, sur la pierre à laver, il se mis à l’ouvrage , plongea une première fois sa pièce de tissu dans une eau un peu froid mais limpide. Il imita les gestes des femmes si souvent observé lors qu’il accompagnait sa mère. A chaque plongé dans le bassin, le tissu écartait toute ses fibres pour ce dégager de toute cette crasse . L’enfant y mettait tout son coeur à l’ouvrage. Apres l’avoir rincé une dernière fois dans une bassiné d’eau clair, l’enfant étala son trésor dans les herbes folles et grasses… au soleil. Le tissu fatigué s’assoupis.

 Brusquement, il fut réveillé lorsque le gamin le secoua, pour remettre en place ses fibres. Puis avec un peu de difficulté, se reprenant plusieurs fois, sortant sa langue sur le bout de ses lèvres pour mieux se concentrer, le petit d’homme plia en neuf le morceau de tissu. C’est au soir, alors que la nuit était en place qu’il ressortit de la poche de son pantalon, posé sur une chaise, le tissu blanc. Puis trottinant de la chaise au lit comme seul les enfants savent le faire, il se coucha. Sa tête posé sur un épais oreiller de plumes, il serra le trésor du jour au creux de sa main, replié en forme de poing. Un bout du tissu en pointe par devant, le reste retombant par l’arrière. Puis le pouce en avant, il le porta à sa bouche, l’indexe entoura alors le nez, il commença à glissé vers son sommeil. Soudain il se redressa, tout net, assis sur son lits, il déplia le tissu, le regardant il lui dit : « c’est quand que mon papa va revenir ? » Dans la clarté lunaire, l’étoffe vit naître au coin des yeux de l’enfant des perles de diamants liquides qui commençaient à rouler. Naturellement l’enfant porta le tissu contre sa joue. Sans même réfléchir un instant l’ancien bout de drapeau bu ce triste liquide. Calmé par l’extrême douceur du tissu, l’enfant lui dit d’une voix confidente et rassuré : « toi t’est un sacré doudou. » Puis il reposa sa tête sur son épais oreiller de plumes, il serra son doudou au creux de sa main en forme de poing, un bout en pointe par devant le reste retombant en arrière. Le pouce en avant, il le porta à sa bouche, l’indexe alors entoura le nez, l’enfant glissa enfin dans son sommeil retrouvé.

Dans le calme si serein de cette première nuit, le morceau eu pour la première fois de sa vie de tissu la pleine sensation d’être en accord avec son étrange pressentiment . Dans le secret de ses mailles, au plus profond de sa trame, il pensa alors que bien malin celui qui peut dire : ce qu’il sera, ce qu’il fera, ce qu’il vivra. Le plus beaux jour de sa vie est rarement un jour de gloire inondé de monde et de lumières artificielles. Le plus souvent, c’était un jour imprévu où dans le secret de l’intimité, l’on découvre que l’on vient de trouver son bonheur, sa voie, le pourquoi de sa vie.

 Ce soir là, il venait de comprendre que la seule richesse d’une vie est d’être utile, tout le reste n’est qu’artifice…

 un autre  Conte à lire : Le pigeon Blanc et l’enfant  

Ce texte, dont je suis l’auteur, est à votre disposition uniquement pour votre usage personnel. Vous pouvez le lire à qui vous le souhaitez mais pas en faire commerce . Tous droits reservés  Michel Damien.

 

 

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